Les prisonniers de 1980 sortaient petit à petit. Á ce moment-là, Ahmet rentrait dans les Studios Değişim pour un deuxième album. Le propriétaire des studios Sezer Bağcan était le grand-frère de la chanteuse connue Selda Bağcan. Elle aussi, après le coup d'État fût arrêtée à la prison de Metris pendant une courte durée. Elle s'était liée d'amitié avec une des filles qui s'y trouvait : Gülten Hayaloğlu, qui purgeait une peine de 4 ans. Sur la demande de Selda, Gülten travaille aux Studios Değişim. Pendant les enregistrements de l'album, Ahmet et Gülten trouvent l'occasion d'avoir de longues conversations. Ils se découvrent les mêmes aspirations pour le monde, s'installe une très bonne amitié entre eux. Gülten avait écouté le premier album d'Ahmet et l'amait déjà beaucoup avant de le rencontrer. Le deuxième album intitulé "Acılara Tutunmak" (S'accrocher aux souffrances) sort sans trop tarder et l'amitié d'Ahmet avec Gülten devient amour. Le deuxième album aussi atteint des chiffres de vente incroyables, sans publicité, de bouche à oreilles. Ahmet allait partager ce bonheur avec la femme qu'il aimait.
Les albums se vendaient mais on ne gagnait pas d'argent. Ahmet donne des concerts un peu partout, seul avec son bağlama. Lors de plusieurs d'entre eux, il est arrêté et placé en garde à vue.
Gülten et Ahmet se marient. Un jour Gülten montre à Ahmet, une poésie qu'un condamné à mort, connu en prison, avait écrit à sa mère: "Şafak Türküsü" (La Chanson de l'Aube). C'était en 1987, des centaines de milliers de personnes encore enfermées n'avaient toujours pas été jugées. Les pères et les mères se ruaient devant les portes des prisons.
Le troisième album d'Ahmet sort avec le titre de "Şafak Türküsü". Il exprimait la blessure de la société qui saignait, il devenait encore une fois le garçon turbulent du système. Les gardes à vue et les interrogatoires n'en finissaient plus, mais Ahmet était devenu une figure de plus en plus connue et aussi controversée.
1987 était l'année de l'album Şafak Türküsü, mais aussi celle de la naissance de la fille du couple Gülten et Ahmet, Melis. Ainsi, Ahmet avait entrepris de nouvelles compositions avec l'enthousiasme d'être père à nouveau.
En 1988, les journaux publiaient les listes des albums les plus vendus, c'était devenu une mode en Turquie. Ahmet sort l'album "An Gelir" (Vient un moment) et se place au premier rang de ces listes. Les ventes réelles et combien il était écouté furent prouvés officiellement. La musique d'Ahmet qui, jusque-là ne pouvait être répertoriée, sans doute due aux journaux qui ressentaient le besoin de définir cette musique, créa un nouveau nom au genre: la musique originale. Ahmet s'était crée un domaine, et ça avait été nommé.
Gülten avait un frère: Yusuf Hayaloğlu. Yusuf travaillait dans le design et le graphisme dans son petit atelier de Şişli. Il aimait la poésie et en écrivait. Gülten pense que la rencontre des poésies de son frère avec la musique d'Ahmet pouvait porter ses fruits. Elle tente de les réunir pour une production commune. C'est un jour, pendant qu'ils buvaient du rakı sur les collines de Tarabya, que Yusuf porte à Ahmet son premier essai de chanson: "Hani Benim Gençliğim" (Où est ma jeunesse). Quand il lu les paroles qui racontent la jeunesse à laquelle toutes les choses qu'elle aimait furent enlevées, Ahmet se mit à pleurer. Cette chanson créa un phénomène en Turquie, et allait être chantée pendant des années.
A son retour à la maison, il compose aussitôt la chanson. Les jours suivants, il ajoutera à ses morceaux d'autres essais de Yusuf, et sort en novembre 1987 l'album "Yorgun Demokrat" (Le Démocrate Fatigué). Celui-ci est jugé a plusieurs reprises, et reste malgré tout en têtes de listes. Le système était incompatible avec la réussite d'Ahmet qui prouva que son opposition n'était pas passagère.
Tout en continuant ses tournées, avec son bağlama, Ahmet soutenait les ouvriers, les étudiants, les opprimés, toutes ces personnes luttant pour une vie meilleure en Turquie. Sort en août 1988 l'album "Başkaldırıyorum" (Je me rebelle) et en avril 1989 " Resitaller " (Recital) composé des enregistrements de concert qu'il donne avec son seul bağlama. Les deux albums sont une fois encore n°1 des box offices. Particulièrement "Resitaller", étant un album enregistré avec un seul instrument et deux microphones, une première dans l'histoire.
Pour son premier grand concert Ahmet rassemble au Parc de Gülhane 70.000 personnes avec billet (évalué à 100.000 en tout). D'importants incidents perturbent son déroulement. La police se met à tirer en l'air et de nombreux spectateurs sont blessés. Ahmet est jugé de nouveau. Motif : les débordements des spectateurs, et le foulard portant les couleurs symboliques des kurdes, le jaune, le rouge et le vert, qu'un spectateur lui enroule autour du cou.
Il est intéressant de constater le nombre important de spectateurs qu'Ahmet réunissait à cette époque où n'existaient que les chaînes de télé et radios appartenant à l'État. Ahmet Kaya était censuré, on ne pouvait ni l'entendre, ni le voir, on ne diffusait pas ses chansons, on ne prononçait même pas son nom dans les médias. Cela donnait du poids à ses concerts. Et ses fans qui ne le connaissaient que par des photos, continuaient à remplir les salles.
En général, on le retrouvait dans les articles de la presse à scandale relatant ses jugements et les incidents lors de ses concerts. Il était présent au côté des étudiants pour les soutenir durant leur grève de la faim, dénonçant les pratiques anti-démocratiques dans les universités, aux côtés des ouvriers en grève, aux côtés des familles des prisonniers...
Fin des années 80, même si la Turquie était revenue à une démocratie de multipartis, avec une assemblée influencée par des permissions et orientations militaires ; ses prisons étaient toujours pleines de prisonniers du 12 septembre 1980. Le gouvernement était loin d'être démocratique. La Constitution de 1982 également appelée la Constitution du Coup d'Etat, entre en vigueur avec les forts critiques des académiciens, des magistrats, des partis politiques, des associations, des syndicats et des organes de presse.
Les procès entamés dans les conditions difficiles de ce septembre suivaient toujours leurs cours et les Cours prononçaient des peines de mort ou de prison à perpétuité. Toute une génération était victime de calomnies et de campagnes d'accusation. Elle était isolée de tout bonheur. La jeunesse qui voulait réintégrer une vie normale, même si elle était toujours porteuse de l'utopie de changer le monde, même si ces jeunes ont essayé de conserver leur espoir par leur résistance dans les prisons, ils étaient condamnés encore pendant des années à la souffrance. Alors que ces jeunes, qui ont déclaré avoir aimé ce pays et ce peuple plus qu'eux-mêmes, purgeaient des peines en raison de leur rêve, les premières chaînes de télévision privée turque sont fondées et ont commencé à diffuser de l'étranger vers la Turquie.
C'était l'occasion pour Ahmet Kaya de se montrer à la télé, et d'être mieux connu par le public. Ahmet n'a pas la langue dans sa poche et s'oppose sans crainte à toutes les injustices. Il attire une foule d'admirateurs, mais le système continu de mettre des obstacles à son Ascension. Ses albums sont saisis puis confisqués dans plusieurs villes. Ses concerts sont interdits, des procès par lesquels on veut le condamner à des dizaines d'années, sont engagés. Parce qu'Ahmet était désormais devenu la voix d'une génération privée de ses rêves. Ahmet produisait en vivant simultanément ses soucis historiques et quotidiens. Plus sa production était ignorée par la grande diffusion, plus le nombre de ceux qui se reconnaissaient en lui augmentait. Ses albums sont ramassés des bacs dans plusieurs villes, ses concerts sont interdits, des procès réclamant des dizaines d'années de prison sont entamés à son encontre.
L'augmentation du nombre des chaînes privées ne lui sert pas seulement à s'exprimer et se découvre aussitôt un intérêt pour les arts visuels. Il réalise lui-même de nombreux clips pour ses chansons, y compris les anciennes. Il devient ainsi l'un des artistes les plus populaires et les plus vendus de la Turquie. En tant qu'opposant, il sait la nécessité de mettre en valeur cette situation. Alors qu'il est suivi par les médias à chacun de ses pas, il assiste souvent à des émissions où il profite de l'occasion pour donner des messages sociaux. Il ne peut s'empêcher de dire à sa façon ce qu'il croit juste. D'un côté il est très demandé par les médias, et de l'autre, c'est un homme que l'on craint et que l'on critique beaucoup de part ses critiques acérées et son style mordant.
Il continue à sortir des albums qui battent le recors des ventes. Dans l'ordre: İyimser Bir Gül (Une rose optimiste, Novembre1989), Resitaller 2 (Récitals 2, Mai 1990), Sevgi Duvarı (Le mur de l'amour, Octobre 1990), Başım Belada (Je suis dans l'embarras, Août 1991), Dokunma Yanarsın (Ne touche pas ou tu brûles, Juillet 1992), Tedirgin (Inquiet, Avril 1993) et part en tournée en Turquie et à l'étranger. Alors que chacun de ses albums se place en tête des listes de vente, Ahmet est récompensé par différentes institutions et journaux. On assiste au même moment, à des imitations d'Ahmet Kaya de toutes tendances politiques. Au point de reprendre les différentes accentuations de certains mots qui lui sont propres.
L'un des pays qu'Ahmet veut voir le plus au monde est Cuba. En 93, il part donc avec sa femme Gülten, sa fille Melis et un groupe d'amis pour la célébration du 1er mai. Il y rencontre de nombreux artistes et fonctionnaires de l'État. A son retour, il invite une partie du fameux groupe Tropicana en Turquie. Il reçoit chez lui ses neuf personnes membres et organise une tournée de 16 concerts dont la totalité des gains ira aux enfants cubains.
Ahmet Kaya participe à des concerts de solidarité organisés en faveur des enfants bosniaques et des ouvriers danois. Il se produit dans presque chaque pays d'Europe.
1990, de nouvelles querelles enflamment la terre anatolienne. Le problème kurde. Les combats, à l'est et au sud-est de la Turquie, entre l'armée turque et le PKK affectent en peu de temps tout le pays. C'est le début d'une guerre civile. Dans les régions où la population kurde est nombreuse, les hommes rejoignent les montagnes pour se battre. On assiste tous les jours à des enterrements avec des incidents suivis de manifestations aux quatre coins de la Turquie. Les mères pleurent leurs fils, le deuil ne se termine jamais. Chaque fois que l'on dit "Les kurdes n'existent pas, il n'y a pas de langue kurde", les citoyens d'origine kurde se rangent aux côtés du PKK. Et plus les attaques du PKK sont nombreuses, plus les préventions du gouvernement sont sévères. Durant ce climat de guerre, les médias font du mot "kurde", un mot qui fait peur. Désormais, dire "kurde" revient presque à dire PKK. Des millions de kurdes et de turcs qui vivent côte à côte depuis des milliers d'années dans cette zone géographique, deviennent étrangers les uns envers les autres. De nombreuses personnes souhaitant que la langue et la culture kurde soient respectées, sont jugées traîtres à la patrie, alors qu'elles ne se rangent pas du côté du PKK et qu'elles n'ont aucun lien avec ce dernier. Ahmet Kaya est l'une de ces personnes.
Ahmet parle de ce problème chaque fois que les médias lui tendent le micro à chacun de ses concerts et à chaque émission télévisée. Il explique que ce qu'il veut, ce n'est pas la division de la République turque, mais son union. Il dit qu'avec une république turque totalement démocratique, il veut vivre en paix avec des gens de toutes races. Mais il rajoute à chaque fois qu'il faut que le gouvernement reconnaisse l'existence des kurdes et de leur langue, et qu'il se doive d'améliorer les conditions de l'éducation et de vie dans les régions où la population kurde est concentrée. Il ne cesse de répéter qu'il n'a jamais soutenu d'organisation, que l'art est au-dessus des organisations, qu'on ne peut faire de l'art organisé, qu'il dit seulement ce qu'il croit juste et en fait des chansons. Qu'il aime la Turquie de l'est à l'ouest, qu'il défend sa totalité indivisible. Mais que dire "les kurdes n'existent pas" ne résoudra jamais les problèmes.
Chaque fois qu'Ahmet prononce le mot "kurde", les informations le concernant dans les médias deviennent sévères.
Son album "Şarkılarım Dağlara" (Mes chansons sont pour les montagnes) qui sort en 1994 se place tout de suite en tête des listes. Les clips tournés pour 3 chansons choisies dans l'album [Saza niye gelmedin (Pourquoi tu n'es pas venu au saz[4]), Kum gibi (Comme le sable), Ağladıkça (Tant que je pleure)] sont très demandés. On doit les paroles de la chanson inoubliable "Ağladıkça" à son épouse Gülten Kaya.
Cet album s'est vendu officiellement à 2 millions 800 milles exemplaires jusqu'à ce jour, atteignant un record difficile à battre. Si l'on considère qu'en Turquie les ventes de cassettes et CD sans banderole et illégale sont beaucoup plus élevées que la vente avec banderole, on peut dire aisément que cette vente est 2-3 fois plus élevée en réalité.
Par la suite, Ahmet signe avec la chaîne privée Kanal D pour une émission télévisée. Cette émission préparée avec Gülten Kaya et Yusuf Hayaloğlu s'appelle "Le Bâteau du Grand-frère Ahmet". Il chante avec ses invités et discute de l'actualité du pays. Il utilise souvent sa tribune pour faire appel à la paix, à la fraternité et à la démocratie. Avec ses invités venant des quatre coins du pays, il met l'accent sur la richesse de la Turquie, sur sa multi-culturalité. Pour ces émissions qui durent 13 semaines, il fait des clips de poésie qu'il dirige et joue lui-même.
En 1995, la Turquie prend connaissance des mamans qui se retrouvent tous les samedis devant le Lycée de Galatasaray à Beyoğlu, ces mères à la recherche de leurs fils disparus. Cette initiative civile appelée "Les Mamans du Samedi", fera la une des journaux suite au placement en garde à vue de ces femmes qui réclament la verité sur le sort de leurs enfants, arrêtés par la police, interrogés pour différents motifs politiques et dont elles n'ont plus de nouvelles. Ahmet Kaya qui avait déjà sacré la notion de mère dans nombre des ses chansons, pris tout de suite place aux côtés des mamans du samedi. Il leur dédie une chanson, qui d'ailleurs titrera l'album qu'il sort cette année-là (1995) : "Beni Bul (anne)" [Retrouve-moi (maman)].